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LE CORDON

Nouvelle par Diane Bergeron

Version 4

           

La plus grande douleur humaine, ce n’est pas de mourir.

C’est de n’avoir pas vécu la vie qui aurait dû être la sienne.

Pierre Morency, Les  paroles qui marchent la nuit.

 

            L’air est léger et cristallin. Deux grives discutent dans les buissons, leur chant flûté cascade dans la forêt peuplée d’appels amoureux. Du haut de ma colline, je laisse mon regard se perdre sur le lac sauvage qui s’étale paresseusement sur plusieurs kilomètres. L’eau ressemble à un joyau brillant, niché au creux d’une poitrine généreuse, habillé de velours vert. Cette colline, avec le lac et la forêt qui l’entoure est mon royaume, ma possession, la seule chose pour laquelle je vendrais peut-être un peu de mon âme... Adossé à un pin gris qui s’agrippe au roc avec toute la ferveur de ses racines, je respire la nature généreuse et indomptable.

            Près de moi, sur la roche de quartz usée par les éléments, sont disposés mes indispensables compagnons d’aventure : des jumelles, un couteau suisse qui n’a pas encore vu son pays d’origine, un petit cahier noir avec lequel je partage quelques pensées intimes et une pomme, rouge et odorante. Ma chemise à carreaux et les quelques poils de barbe qui assombrissent mon menton me donne déjà l’air d’un coureur des bois. Dans un mois, avec la peau tannée par le soleil et le vent, je n’aurai pas seulement l’air, mais l’odeur et le goût, le regard vert et paisible.

            Du pied de la colline me vient une réconfortante odeur de feu de bois, de café et de bacon. Dans quelques instants, mon père sortira sur le perron du petit chalet en bois rond et lancera un bref appel : « Marc, déjeuner! » Je le laisserai réitérer son invitation, pour le simple plaisir d’entendre les mots se répercuter sur les parois de roches et sur l’eau docile. Mes parents sont les gens les plus sympathiques et les plus généreux du monde. Ils ont loué ce petit chalet pour nous trois, pour cinq semaines. Nous ne sommes ici que depuis trois jours et déjà, je sais que ce seront des vacances inoubliables.

            Je tends l’oreille vers le chalet. L’appel ne vient pas. J’entends plutôt, distinctement malgré la distance, deux portes de voiture qui se referment et le son d’un moteur qui démarre. J’arrête de respirer. Mon cœur se met à cogner douloureusement dans mes oreilles. Non, ce n’est pas possible! Ils ne peuvent pas partir! Le déjeuner vient d’être servi! Ma mère a-t-elle eu un problème avec son cœur? Non! Elle a une santé de fer, mon père aussi. Ils m’auraient prévenus… À moins qu’ils l’aient fait… et je ne les ai pas entendu… Ils vont peut-être chercher quelque chose à l’épicerie. Non, le réfrigérateur est plein pour un mois… et il n’y a pas d’épicerie à cent kilomètres à la ronde… Pourquoi partent-ils? Le déjeuner est prêt! Ils ne peuvent pas partir avant le déjeuner? Pourtant oui, ils partent : j’entends le crissement des pneus sur le gravier du chemin… En un clin d’œil, je vois la traînée de poussière qui brouille l’air calme et transparent et la voiture blanche qui apparaît dans une trouée du feuillage. Elle roule à petite allure sur le chemin cahoteux. Ils sont partis, ils sont vraiment partis…SANS MOI!!!

            Je commence à courir sur le cap glissant, enjambant les racines et les bosquets de bleuets encore verts. Je cours comme si ma vie en dépendait. Les branches m’agrippent au passage, me retiennent comme autant de doigts. Indifférent à leur invitation au calme, je talonne le sentier à peine tracé, une meute d’interrogations à mes trousses. Je sais que la route fait une longue courbe autour de la colline. Je me dirige vers cet ultime point de rendez-vous, une obsédante question martelant chacun de mes pas : Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi?

            Le cœur en lambeau, griffé de partout, je débouche sur la route. La voiture passe sans ralentir. Mon père fixe le vide devant lui; ma mère se retourne à peine, me fait un signe de la main, le sourire crispé. Elle a sa tête des jours sombres.

NOOOON! Je cours derrière l’automobile en faisant de grands gestes, comme un pantin désarticulé. Je vois ma mère implorer mon père et mon père hocher la tête de gauche à droite. La voiture accélère, puis disparaît au détour du chemin.

Je tombe sur le gravier, face contre les cailloux gris et sales, les bras en croix. Je souhaite presque qu’un dix roues, chargé d’épinettes arrachées à leur forêt natale me surprenne là, en plein milieu de la route. Mais ici, c’est le plein milieu de nulle part.  Mon souffle affolé a creusé un sillon dans la poussière et les fourmis doivent maintenant faire un détour pour rejoindre leur nid. Leur nid, leurs parents, leur famille… La mienne vient de se briser, notre nid s’est décousu, le petit est tombé de la branche…

Je relève la tête : j’ai crû entendre la voiture de mes parents, un gros huit cylindres bien huilés. Non, c’est seulement le vent qui s’est levé dans les arbres, dans ma tête aussi, qui refuse la réalité. Ça ne peut pas être vrai. C’est trop barbare. Quel parent serait à ce point cruel? C’est une erreur et ils vont revenir, c’est ça! Mieux encore, c’est un cauchemar dont je vais me réveiller en sueur et ma mère sera assise sur l’édredon, son regard bienveillant couvant le mien.

Une sonnerie me tire de ces réconfortantes pensées. Un bip bip agaçant qui m’oblige à revenir sur la terre que je n’ai pas quittée. Je délaisse le centre de la route, maintenant hors d’atteinte d’un conducteur fou ou distrait qui ne sera jamais venu. La sonnerie vient de la montre que j’ai reçue hier pour mon anniversaire, mon 30ème anniversaire. Trente années heureuses dont cette montre sonne le glas. Trente années pendant lesquelles se sont tissés des liens que je croyais éternels, inaliénables. Trente années où je me suis fait l’ombre, le calque de mes parents, au point de devenir un prolongement d’eux-mêmes. Trente années où je me suis dévoué, corps et âme pour être le fils dont ils étaient fiers, un être transparent, souple, présent. Un jour, j’aurais même accepté d’être leur poteau de vieillesse… Il a semblé que ce n’était pas suffisant. Qu’est-ce qui a pu les pousser à agir ainsi, à balayer du revers de la main leurs responsabilités de parents et trente années merveilleuses? Serait-ce cette nouvelle mode des parents libérés dont la seule loi est de pousser brutalement hors du nid tout rejeton sans même se demander si ses ailes sont assez fortes pour subir ce vol inaugural?

Peu importe leurs raisons, ils l’ont fait. Mes parents ont coupé le cordon ombilical, ils m’ont abandonné. Je suis désespérément orphelin.

*

La route est longue, longue, longue… Je suis seul sur cette route. Le paysage a perdu son charme, les oiseaux se sont tus. Même les maringouins, qui hier se confondaient au décor, sont devenus une calamité, un sous-produit de la création qui n’ont d’utilité que de nourrir les oiseaux. Et encore, si ces oiseaux voulaient au moins chanter quand on en a besoin... J’ai le visage collé par la poussière, la sueur et les larmes. J’avais pourtant juré que je ne pleurerais pas. Les larmes s’écoulent comme d’une source profonde. Je pleure sur ma solitude, sur mes trente ans qui n’auront servi à rien, sur cette route qui est longue, si longue.

 Là, derrière cette courbe, le chalet… je bifurque vers le sous-bois. Je ne suis pas prêt, pas tout de suite. Revoir le chalet, l’absence trop criarde de mes… Je suis orphelin, je n’ai plus de … C’est trop difficile… plus tard, peut-être. Le sentier est là, devant moi, tout frais de l’ombre des épinettes. Une famille de… quelques lièvres traversent la piste, indifférents à mon intrusion dans leur forêt. Le sous-bois est plus sombre tout à coup et je dois attendre une ouverture dans le feuillage pour me rendre compte que le soleil a fuit, lui aussi. De grosses masses nuageuses forcent le bleu du ciel à libérer la place. Le combat est inégal, à l’avantage du mauvais temps. Il va pleurer… pleuvoir, c’est sûr.

Le sentier monte abruptement entre les blocs détachés de la roche mère. Je ne sais pas comment j’ai fait ce trajet aussi rapidement tout à l’heure. Mon corps semble avoir absorbé une tonne de pierre, comme le loup dans le conte du Petit Chaperon Rouge, et je crains de débouler vers le bas de la colline si je n’assure pas chacun de mes pas. J’arrive enfin à mon sanctuaire. Mes compagnons d’aventure sont toujours là, fidèles, sauf la pomme qui a disparu. Je retrouve le cœur derrière une souche, grugé jusqu’à l’os. Je m’assois, insensible à mon ventre qui gémit sa faim.

 Je ne comprends plus. Qu’est-il arrivé à mon lac, à mon bijou dans son écrin? L’acier gris et terne de l’eau se détache à peine de l’horizon, terni lui aussi. Pourtant hier, j’ai vécu ici ma plus belle tempête, la furie déchaînée du ciel,  avec ses éclairs foudroyants, son choeur de barytons qui accompagnaient le vent, et les vagues… Des vagues de pluie qui semblait monter du lac, vers moi, juste pour moi... Qu’est-il arrivé? Je ne vois plus que matière inerte, sans vie, sans ce mordant qui me prend aux tripes. Je ne sens plus la vie sourdre de la terre, je n’entends plus soupirer les feuilles, gémir les branches qui se frottent au tronc pour recevoir leur part de caresse. La nature m’a abandonné, mon lac s’est détourné de moi. Je ne sais laquelle des désertions, celle de mes parents ou celle de la nature, me fait le plus mal…

Il pleut maintenant, à plein ciel. Une pluie froide et monotone qui me transperce le corps et l’enveloppe de l’âme. Un oiseau s’agite dans le pin au-dessus de moi. Il chante deux notes puis se tait. Son chant reste figé dans sa gorge, en harmonie avec mon malheur. Je frissonne et sans un regard pour mon lac, je redescends le sentier.

Le chalet semble m’attendre, solitaire, mais rassurant dans la grisaille. Je n’avais pas remarqué l’étoupe épaisse entre chaque bille de bois, le toit fraîchement goudronné contre les intempéries, la cheminée en pierre des champs. Je laisse mon attirail mouillé sur le perron et ouvre doucement la porte qui grince. L’intérieur est sombre. Je laisse mes yeux s’habituer à l’obscurité et je découvre, comme si je pénétrais ici pour la première fois, le salon, la petite cuisine, les deux chambres. Un mur de fenêtres donne une vue grandiose sur le lac, la forêt et la chaîne de montagnes, émoussé par les nuages lourds. Tout est bien rangé dans le petit chalet, j’y reconnais la main de ma mère. La bibliothèque est remplie de livres achetés au marché aux puces. Je me demandais pourquoi mon père en avait tant amené, lui qui ne lit jamais. Je comprends maintenant…

Sur la table de cuisine, à côté de mon déjeuner devenu froid et sec, un message de mes parents. J’hésite à le lire, à raviver la plaie qui brûle depuis leur départ. Le texte est court, sans émotion: « Reviendrons te chercher dans un mois. Le frigo est plein. Essais de garder le chalet propre. Nous t’aimons, papa et maman. » Glacial et coupant comme la lame d’un scalpel. J’aurais préféré le doute à ce message qui en dit trop ou pas assez. J’ai un grand froid au fond du cœur.

*

 Je n’ai pas mangé depuis hier soir et mon estomac se rappelle douloureusement à moi. Mais que vais-je manger? Je sais faire des toasts et appeler la pizzeria du coin. Je n’ai jamais fait la cuisine. Je n’ai jamais eu à la faire… J’explore le garde-manger, remplis à ras bord. Des pots de beurre d’arachides et des conserves de fèves au lard, quelques boîtes de céréales et du pain. Ils ont prévu le coup, ils savaient que je ne savais pas cuisiner… J’ai un sursaut d’orgueil et je referme avec violence la porte du garde-manger. Le frigo. Plein lui aussi : des fruits, des légumes, du lait, du fromage, des yogourts, tout ce que j’aime. On dit que manger éloigne la déprime… Je casse deux œufs dans un poêlon, rajoute quelques morceaux de bacon et dépose deux tranches de pain sur le cintre plié qui sert de grille-pain. Après plusieurs essais infructueux, j’allume les gaz. Quelques minutes plus tard, je m’assois devant des œufs secs, du bacon à peine cuit et des toasts brûlés. Mon premier repas d’orphelin.

Repus, je m’allonge sur le divan, les espadrilles délacées, une couverture de laine remontée jusqu’au menton. Je m’endors, bercé par la pluie sur le toit de tôle.

*

Un bruit strident me sort d’un sommeil agité. Je prends quelques secondes pour comprendre que le détecteur de fumée hurle son cri d’alarme : Feu! Feu! Feu! Le chalet est rempli d’une fumée dense et étouffante qui pique mes yeux comme une pelote d’épingle. Des flammes orange lèchent les murs de bois. La cuisine est en feu. La chaleur a fait fondre le poêlon sur le rond. Je pense soudain au gaz que j’ai oublié de fermer. Je me précipite vers la porte que je secoue avec affolement avant de me rendre compte que le loquet est tiré. J’ouvre enfin et sort sur le perron. Les flammes éclairent un rectangle de lumière tremblotante dans la nuit noire. Je butte sur quelque chose, tombe, me relève et cours aussi vite que mes jambes tremblantes me le permettent. Le souffle de l’explosion me projette sur le sol, le visage dans les cailloux du chemin. Le chalet est maintenant une boule de feu, un signal de détresse dans la nuit. Des étincelles montent au travers de la fumée noire et retombent plus loin, menaçant la forêt autour. Je reste là, assis dans la boue avec, autour des épaules, une couverture grise qui sent le roussi. C’est la seule chose que j’ai pu sauver du désastre. Je pleure des larmes de suie, abandonné de tous, sans abri ni nourriture, sur une terre sauvage et inhospitalière.

*

 Aussi loin que mon regard porte, il n’y a qu’arbres et forêts, lacs et marécages. La route qui nous a mené ici et qui a permis à mes parents de fuir étend son lacet gris interminable. Plusieurs centaines de kilomètres, impensables à franchir à pieds, me séparent de la civilisation. Je vais sûrement mourir. Je reste un long moment assis sur la pointe du roc à ruminer mes malheurs. Le trognon de pomme d’hier a été emporté par un animal affamé, peut-être plus affamé que moi. J’ai une boule au creux de l’estomac qui prend toute la place.

Le petit oiseau d’hier est revenu. Il essaie quelques notes puis cascade son chant métallique. C’est une grive, un petit oiseau sans trait apparent si ce n’est son chant, lumineux comme une balise dans la grisaille. Le soleil perce les nuages en longs rubans et éclaire la scène du drame, des ruines noircies et fumantes, au centre d’une forêt qui a eu très, très peur.

Soudain, j’aperçois un reflet brillant, à quelques centaines de mètres d’ici, en bordure du lac. L’espoir renaît : c’est une voiture, j’en suis sûr. Il y a quelqu’un là-bas, un être vivant avec un cœur généreux, qui va me sortir de ce cauchemar infernal, me ramener à la civilisation que je n’aurais jamais dû quitter. Je descends la colline à toute allure, l’ivresse au ventre. Je passe en courant près du chalet et prend par la plage. Mon avance est ardue. Je m’embourbe dans la vase, les branches basses se nouent autour de mes jambes et je trébuche sur des troncs pourris, immergés dans l’eau. Des grenouilles, énormes comme des bœufs, me fixent d’un œil indifférent. Mouillé et épuisé, j’arrive au repère que je me suis fixé : deux pins penchés sur l’eau. Il n’y a rien, ou plutôt si, un étroit sentier d’animaux qui mène à une plage minuscule. Je cherche un moment autour, je m’enfonce plus profondément dans le bois, rien… RIEN!!! Comment ais-je pu imaginer une voiture ici? Comment aie-je pu espérer trouver du secours en plein milieu de cette maudite forêt? Je pleure de rage, je crie, je hurle mon désespoir. Un silence profond répond à ma plainte, puis les arbres se remettent à bruire de chants d’oiseaux, habitués, semble-t-il à ces témoignages de solitude.

Je retourne sur mes pas, empruntant le même chemin qu’à l’aller. Mon cœur  a mal, à force de le ronger par l’intérieur. Je lui fais la promesse de le ménager pour ce qui en vaut vraiment la peine. Je regrette mes jumelles, perdues dans l’incendie. Elles m’auraient évité cette course folle, cette dépense inutile d’énergie. Je crois que je devrai m’économiser si je veux survivre tout un mois, trente longs jours, un jour par année de vie...

Ma grive est revenue. Elle me suit, semble-t-il. Surprenant! Je la baptise « Gripette ». C’est elle qui attire mon attention sur un sentier, presque fondu dans la forêt dense. J’hésite entre retourner vers le monde connu et rempli de déceptions sans surprise, et cette sente qui interpelle le nouvel aventurier en moi.

*

Une minuscule cabane de planche au toit presque effondré. Une unique fenêtre qui reflète le soleil, source probable du miroitement observé du haut de ma colline. La porte entrouverte a laissé entrer des visiteurs sur quatre pattes qui détalent à mon arrivée. Je fais le tour du propriétaire, un bien grand mot pour un simple cabanon : un baril de métal couché avec un tuyau qui sort par le toit, une table, une chaise cassée, une couchette de métal sans matelas, quelques ustensiles de cuisine en tôle rouillée. Les toiles tendues par les araignées font office de rideau, tout sens la misère et l’abandon.

Je songe à quitter ce lieu décevant lorsque j’aperçois, sous le lit de fer, une boîte de métal fermée par un couvercle et un cadenas. Elle n’est pas poussiéreuse, comme le reste de la cabane, comme si elle avait été déposée là depuis peu. Peut-être contient-elle de la nourriture, des hameçons, un fusil, des articles de survie? Je sors la boîte de sous le lit. Elle est lourde. Le cadenas à combinaison n’est pas rouillé, autre preuve de son arrivée récente. J’ai une nouvelle bouffée d’espoir à l’idée que son propriétaire va peut-être revenir la chercher, bientôt… Je fouille autour pour trouver la combinaison du cadenas. Personnellement, connaissant ma mémoire défaillante sur ce genre de détails, je garde toujours à portée les chiffres magiques… Quelques instants de recherches infructueuses et je perds patience. Je saisis une hache, trouvée près du poêle, et j’abats un solide coup sur le cadenas. Le fer se détache du manche pourri et va se planter avec fracas dans le mur d’en face. Je reprends le fer et, maladroitement, en frappant à petits coups cette fois, j’arrive à casser la ferrure. J’ai les doigts en sang et, malgré la promesse faite à mon cœur, celui-ci bat à tout rompre au moment où je soulève le couvercle.

Surprise! Déception! Des livres, rien que des livres! Comme si j’avais besoin de livres… J’ai toujours aimé la lecture, je respecte les livres, mais ici, perdu en pleine forêt, sans nourriture ni moyen de survie, l’absurdité, la futilité de leur présence me crève les yeux… Au moins, le papier pourra-t-il servir à allumer un feu! Je sors une dizaine de livres de la boîte, désespéré de trouver, sous un double fond, un sachet de nourriture déshydraté, un téléphone cellulaire, un génie pour me sortir d’ici! Au fond de la boîte, il n’y a qu’un message, griffonné sur un bout de papier:

« Inconnu, je te lègue mes compagnons de vie. C’est peu et c’est beaucoup à la fois. Abreuve-toi à cette source profondément désaltérante, découvre avec un œil nouveau ce qui t’entoure et te nourrit. Et surtout, fais-toi confiance, chaque être possède en lui le potentiel pour renaître »

Le génie ne m’est pas apparu, tout juste ais-je eu la vision d’un pelleteur de nuages. Je n’ai pas le temps ni le goût de renaître, doutant que j’ais même le potentiel de survivre. La faim me tenaille et je ne vois pas ce qui me gardera en vie dans cette cabane de misère. Je remets les livres dans la boîte, sauf deux que j’emporte pour allumer un feu. D’un coup de pied, je referme la boîte et l’envoie sous le lit. Je ramasse le fer de hache, une casserole, deux couteaux émoussés et je sors de la cabane, comme si demeurer une minute de plus en ce lieu m’eût transformé en une quelconque bête de la forêt.

*

L’instinct de survie, cette faim de vivre que je n’aurais pas cru m’habiter de nouveau, me pousse à l’action. Sur le chemin du retour, toujours sous le regard vigilent et probablement moqueur de Gripette, j’attrape trois ouaouarons, ces grenouilles énormes dont j’avais déjà goûté les cuisses dans un buffet chinois. Malgré mon aversion pour la violence, j’assomme les pauvres bêtes et les déleste de leurs cuisses. Je retourne aux ruines du chalet où je trouve des braises encore chaudes qui me permettent de cuire mon maigre festin. Si j’écoute mon appétit, le lac sera bientôt vidé de ses grenouilles… En fouillant les décombres, je trouve trois boîtes de conserves qui n’ont pas explosé durant l’incendie. Ce seront mes rations pour les jours sombres, ceux où le lac et la forêt se montreront avares de leurs richesses. Éparpillés tout autour, je repère quantité d’objets qui me rappellent mon ancienne vie : le poêle et le réfrigérateur, autrefois or moisson, la cheminée, encore debout malgré l’explosion, la cuvette des toilettes, en équilibre précaire sur le carreaux de céramique. Mais la flambée a été efficace, il n’y a pas grand-chose qui peut encore servir. Ici, dans les prochaines années, on trouvera la plus belle bleuetière des environs.

*

J’ai une longue conversation avec Gripette, dans le crépuscule rougeoyant. Il me semble, avec sa façon bien à elle d’agiter sa queue rousse et de pencher la tête dans ma direction, qu’elle m’écoute. Elle me montre un nid dans un arbre dénué de ses feuilles par l’incendie. À tout hasard, je lui demande si c’est le sien. Elle devient excitée et, à deux reprises, elle effectue des piqués près de ma tête. Elle tente peut-être de m’expliquer que c’était son nid, sa maison et que je suis responsable de son malheur… Elle se calme. Je m’excuse, lui expliquant que j’ai été abandonné par mes parents, que j’ai perdu mon nid, moi aussi. Dit comme ça, ça n’a plus l’air aussi terrible. Elle me lance deux ou trois roulades musicales puis s’en va, j’imagine, rejoindre un compagnon à plumes. Je remets du bois sur les braises puis je me roule dans ma couverture, attendant un sommeil que je redoute.

  La nuit appartient aux créatures nocturnes. Évidence à dire mais combien difficile à vivre lorsqu’on est un être diurne, sans l’abri de quatre murs et d’un toit sur la tête. Je sens des êtres maléfiques qui grouillent autour de moi, sur moi, des yeux s’allument et s’éteignent tout près, trop près... Un bout de bois enflammé à la main, j’attends avec impatience l’aube humide qui repoussera les frissons de la nuit. Je ne pourrai pas rester ici. Le vent a viré au nord et le fond de l’air sent la pluie. Je songe à déménager mon feu, mes rares outils et mes trois boîtes de conserve à la cabane, que je tenterai de remettre en état. Il me reste 28 jours à survivre.

*

Aujourd’hui : fait le ménage en profondeur dans la cabane avec un semblant de balai créé de toute pièce d’une branche solide, de brindilles et de racines pour assembler le tout. Replacé les bardeaux emportés par une tempête. Remplacé une poutre cassée. Rajusté quelques planches ici et là, éliminé les toiles d’araignées et les crottes de souris. C’est encore un peu pitoyable, mais l’odeur est la mienne et ce toit me rassure. Je soigne mes mains pleines d’ampoules en compagnie de Gripette, qui est revenue après quelques jours d’absence. Je lui dis qu’elle m’a manqué : elle me chante sa plus belle chanson. Je suis heureux… non, bien, malgré la faim qui me tenaille.

Ce grand remue-ménage m’a permis de trouver des hameçons et quelques longueurs de fil à pêche. J’ai installé une ligne morte dans une petite crique et une autre en aval d’un ruisseau boueux. Le feu crépite dans le baril de métal. J’ai longtemps hésité avant de l’utiliser. Le feu, si près de moi, me fait peur. Mais je n’ai pas le choix, je dois l’alimenter pour cuire mes aliments et chasser l’humidité de la nuit. Je n’ai pas d’allumettes. Si je le perds, je ne sais pas comment je survivrai. La pluie tombe abondamment depuis quelques heures et le ciel est bouché sous tous les horizons. J’ai faim. Les grenouilles et moi ne sortons pas sous la pluie. Encore 25 jours à survivre.

*

Aujourd’hui, j’ai passé un long moment au ruisseau, où il m’est arrivé quelque chose d’incroyable. Malgré la pluie, Gripette était là, à m’observer et à me chanter ses airs de cascades enjouées. Elle semblait rire dans ses plumes lorsque je relevais ma ligne, l’hameçon libre de tout poisson. Puis, la troisième fois, elle est descendue de sa branche, a résolument planté son bec dans la terre et en a sorti un long vers, qu’elle a déposé sur une roche près de moi. L’émotion m’a saisi comme une douce chaleur au fond du ventre. J’ai eu tout à coup l’impression que je n’étais plus, pour elle, cette curiosité maladroite qui l’enchantait, mais un ami, quelqu’un qui avait de l’importance. Je n’étais plus seul. J’ai peut-être imaginé tout cela, dans ma solitude difficile à supporter, mais le fait reste que, quelques minutes plus tard, j’attrapais mon premier poisson. Un chose horrible avec des barbillons piquants tout autour de la bouche. Peu importe, il ne pouvait être pire que les sauterelles et le lichen qui me servaient de nourriture depuis deux jours. J’ai vidé l’horreur, en prenant soin de ne pas me piquer, j’ai réamorcé l’hameçon avec un morceau de tripes puis j’ai enterré profondément les restes dans la terre.

Avant de partir, j’ai remarqué près de l’eau, des pistes fraîches d’un animal que je n’aimerais pas rencontrer, même dans mes pires cauchemars. S’il découvre la cabane, un simple coup de pattes et c’en sera terminé de ma courte histoire.

De retour à la cabane, l’air est rempli d’une odeur de feu mouillé. La pluie, qui n’en finit plus de laver le ciel, est entrée par la cheminée. Je tente de ranimer la flamme avec des brindilles sèches, puis je pense aux livres de l’héritage. Les deux livres que j’avais choisi comme bois de chauffage… Avant de déchirer le premier, je regarde la page couverture : un Huart à Collier, exactement comme celui qui lance sa plainte déchirante tous les soirs sur le lac. Sa femelle, qui n’est jamais très loin, lui répond et le couple se faufile dans la brume du couchant. Je lis quelques lignes, puis quelques pages. Je suis envoûté. L’auteur décrit la nature avec des images qui me bouleversent profondément. Je soupire : il m’est impossible de brûler ce livre. « La vie entière » de Pierre Morency prend le chemin de ma table de chevet. Le second livre s’intitule « Guide de survie de l’âme », d’un auteur inconnu car la couverture et les 50 premières pages ont été arrachées. Tant pis pour mon âme! Le feu mouillé dévore bientôt le guide de survie et ronfle à nouveau dans le baril rouillé. Le poisson grésille dans le poêlon et une odeur de vie se répand dans la cabane. Aussi laid qu’il était, ce poisson a une chair qui enchante mon palais, comme quoi, même dans la nature, les apparences sont souvent trompeuses. Je termine cette journée mémorable en compagnie de Pierre Morency. Vingt jours encore.

*

Gripette est nerveuse. Elle saute d’une branche à l’autre et des « tok-tok-tok » criards  remplacent ses trilles mélodieux. Je ne la comprends pas. Je viens de prendre un poisson à mon hameçon et je le dépèce près de l’endroit où j’enterre habituellement les restes. Sans avertissement, Gripette me fonce dessus et rase ma tête avant de se réfugier au sommet de l’arbre. Amusé, je lui dis :

- Madame est pressée! Attends un peu, petite gourmande!

En réponse, un grondement sourd se fait entendre derrière moi. Mon pire cauchemar vient d’apparaître : un ours noir, pas très gros, mais définitivement intéressé par ce que je tiens dans mes mains. Je prends la décision de tout lui laisser et je recule lentement, en évitant de rencontrer son regard. Lorsque je ne suis plus à portée de ses griffes, je décampe en direction de la cabane. Encore heureux que j’aie installé mes poubelles aussi loin de la cabane. Je passe le restant de la journée à trembler et à surveiller les bruits de la forêt, la hache à la main. Treize jours, encore. Treize interminables journées.

*

            Si Gripette avait pu parler, elle m’aurait sûrement relaté l’étrange conversation dont elle a été témoin plus tôt, près des ruines du chalet :

- On ne peut pas le laisser là!

- Mais si, on peut!

- Tu n’y pense pas : ce n’est plus une expérience, c’est un châtiment! Le chalet a passé au feu, il n’a probablement rien à manger, il est peut-être blessé ou malade. Le scorbut, tu y as pensé?

- N’exagère pas, Martha. On n’est plus au temps de Jacques Cartier. Et puis, j’ai vu que tu lui as mis une bouteille de vitamines et des fruits dans son sac de provisions.

- Il y a des ours ici, des loups… j’en ai entendu hurler le premier soir.

- S’il a réussi à survivre trois semaines, il est capable de rester encore quelques jours.

- Tu es dur avec lui. Il est si jeune encore.

- Il a trente ans, Martha, pas dix. Il a eu trop de ouate dans sa vie, c’est le temps qu’il découvre la laine...

- Tu crois vraiment qu’il est… heureux?

- Heureux, je ne sais pas. Mais joyeux, oui, il l’est. Tout à l’heure, lorsque que je me suis approché à couvert, il chantait à tue-tête en prenant son bain. Il avait un poisson au bout de sa ligne, sa cabane était, somme toute, propre et habitable et j’ai vu plusieurs livres sur sa table. Non, je te le dis, il n’a jamais eu l’air aussi épanoui.

- J’hésite à le laisser ici. Il nous en veut peut-être. On pourrait se faire poursuivre pour négligence…

- Une semaine, une toute petite semaine, encore… Si on va le chercher maintenant, il n’apprendra jamais ce que c’est que tenir ses promesses,  endurer une épreuve, aller au bout de soi. En le laissant terminer son épreuve, il aura enfin une bonne raison d’être fier de lui. Il aura fait quelque chose par lui-même, quelque chose qu’il n’aurait jamais appris avec nous: survivre. Ensuite, il sera mûr pour la vie. Non, partons, Martha, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Viens, nous avons beaucoup de route à faire.

- Tu as peut-être raison, Maurice. Chaque chose en son temps… mais comme la semaine sera longue…

*

Mes parents sont venus… Ils ont découvert mon refuge. Ils m’ont emporté des provisions et du linge de rechange. Ils sont repartis… ILS SONT REPARTIS!!! Je ne comprends pas. Comment puis-je comprendre les autres si je ne comprends pas mes propres parents?

Une semaine avant leur retour, qu’ils ont écrit sur un petit bout de papier. Et ces mots qui me travaillent : « fiers de toi ». La dernière fois qu’ils me l’ont dit, je devais avoir douze ans. Ce n’est pas à eux de dire ça! JE suis fier de moi et cette fierté m’appartient, pas à eux. Eux n’ont fait que m’abandonner. Moi, j’ai été celui qu’on a abandonné, lâchement. C’est moi qui ai souffert, c’est moi qui ai survécu. Ils n’ont pas le droit de se présenter ici. C’est à moi, cette forêt, cette cabane, cette nature qui m’a nourri et m’a laissé vivre. C’est ma Gripette, ma grive à moi, mon lac et mes poissons. C’est même à moi, cet ours qui aime tant mon poisson et qui m’a obligé à déménager mes lignes à pêche. Je le respecte et lui fait de même. Je suis ici chez moi. Ils n’ont pas à venir me féliciter, c’est de leur faute si je suis ici...

Je crois que j’ai pleuré toute la nuit. Au matin, c’était terminé. Je leur avais pardonné. Je ne serai jamais plus le fils à papa, le p’tit gars à maman. C’est bel et bien terminé. Ils m’ont poussé hors du nid et je suis tombé tête première, les yeux fermés. Mais avant de toucher le sol, j’ai finalement déployé mes ailes. Maintenant, je savoure le vent dans mes plumes toutes neuves, le vertige de la vitesse, l’ivresse de la liberté.

Le lac, mon bijou dans son écrin, a retrouvé son miroitement magnifique. Une grive cascade ses trilles dans le pin gris et fier, au sommet de ma colline.

Diane Bergeron

Terminé d’écrire le 7 novembre 2002