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J’ai perdu mon âme

sur Sainte-Catherine.

Conte fantastique

 

Par Diane Bergeron

14 avril 2001
J’ai perdu mon âme sur Sainte-Catherine.

 

Rue Ste-Catherine, un samedi soir du mois d’avril. La circulation n ‘est pas très dense. Le printemps tardif confine à l’intérieur des restaurants la communauté bigarrée et grouillante du quartier gai, près de la station de métro Beaudry. Nous marchons, Claude et moi, un peu désœuvrés. Nous avons deux heures à tuer avant que ne commence le concert. Ce n’est ni un concert classique pour gens civilisés et bien pensant, ni un concert rock qui soulève les foules. Nous allons chanter pour une poignée d’âmes éprouvées qui cherchent le réconfort de leur Dieu. Le «café chrétien», où se rassemblent ces individus très particuliers, fait figure héroïque sur cette rue qui affiche bien d’autres choses que sa spiritualité. Avec ces pensées en tête, nous errons sur cette rue où chacun se détaille de la tête aux pieds, sans aucune pudeur.

 

         Un effluve musqué et obsédant attire notre attention sur la vitrine d’une boutique. Claude pousse la porte, intrigué. Je le suis, malgré l’odeur d’encens qui me lève le cœur. Il fixe le plafond où des dizaines de mobiles aux couleurs flamboyantes oscillent dans le courant d’air provoqué par notre entrée. Des carillons de bambou résonnent doucement de leurs notes troublantes. Tout est étonnement pour nos sens. Nous y découvrons des bibelots colorés et exotiques: ici une girafe taillée d’une seule pièce dans un tronc d’arbre africain, là un gong mandarin qui nous plonge dans l’époque de «Tigres et dragons», au plafond des capteurs de rêves de plumes et d’écorce…

 

Séduits, nous pénétrons plus profondément dans cet univers de sensations. L’arrière du magasin présente des objets plus ésotériques, beaucoup moins «gentils bibelots de salon». Statues de Bouddha et de divinités africaines se mêlent à des poignards en argent ciselés, à des chandeliers à neuf branches et à des squelettes déformés par l’esprit tourmenté d’un quelconque artiste.

 

         Une sculpture étrange pique littéralement notre curiosité.  On dirait le corps momifié d’une victime d’un atroce sacrifice. Assise par terre, les mains décharnées ramenés sur les genoux, la victime est ligotée de fils de fer et transpercée de clous. Son regard douloureux semble chercher le mien. Un frisson court sur ma colonne vertébrale. Nous nous regardons, Claude et moi, pas rassurés du tout. Il continue vers l’avant en me disant qu’il en a assez vu. Il s’apprête à sortir de la boutique. Je lui dis de m’attendre une minute.

 

Une porte est entrouverte à l’arrière et une main invisible m’y pousse. Je n’ai pas le goût d’y aller mais je ne suis vraisemblablement pas maître de mes décisions. La pièce est encombrée de boîtes de carton et de statuettes de toutes sortes. Rien de bien fascinant si ce n’est une ouverture camouflée derrière un rideau de perles indiennes. Un corbeau empaillé me fixe de sa pupille menaçante, ses serres agrippant un bras, également empaillé. Je ne savais pas qu’on pouvait naturaliser un homme… Mes notions de taxidermie se heurtent à un torse humain, vivant celui-ci, dont je n’ai pas le temps de voir le visage. Je pense d’abord à m’excuser, mal à l’aise de m’être trouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Puis, c’est plutôt un cri, non, un hurlement, que je voudrais entendre sortir de ma bouche, bâillonnée par une main gantée de caoutchouc. On me pousse sans ménagement vers la pièce arrière. J’essais de mordre, pas question de me laisser faire. Mais cet énergumène semble s’y connaître : il ne me laisse pas un pouce pour manœuvrer. Je commence vraiment à paniquer. Que va-t-il me faire? Me violer, me mutiler, me droguer pour me prostituer, se servir de mon corps comme banque d’organes… Je me rappelle subitement, sans raison, l’annonce sur la vitrine : Liquidation. Tout doit être vendu. Mais à l’intérieur, aucune étiquette rouge, aucune vente. C’est un piège, c’est certain! D’ailleurs, on est samedi soir, la boutique aurait dû être fermée… Qu’ont-ils fait à Claude? Pourquoi ne vient-il pas me chercher?

 

L’odeur écœurante du chloroforme qu’on m’applique sur le visage me donne la nausée, mais quelques instants seulement. J’ai l’étrange impression que mon cerveau est bourré de coton; je ne sens plus mon corps ni la terreur au creux de mon estomac. La pièce est sombre et tourne. J’éprouve une sensation très confuse qu’on s’affaire autour de moi, des mains nombreuses me pressent de partout, doucement, sans violence. Puis tout devient noir…

 

*     *     *

 

         Je suis à la caisse, ma carte de crédit à la main. Claude est à côté de moi :

- Tu es sûre que tu veux acheter cette horreur? 500 dollars? On me paierait et je ne mettrais pas ça dans mon salon! Viens! On part!

- Non, je dois l’acheter. Je l’ai eu… à moitié prix…

- Tu es folle ou quoi? Laisse ça là, on va être en retard pour le concert.

- Je ne dois pas m’en séparer… Retourne là-bas, je te rejoindrai.

- Pas question! Tu as l’air trop bizarre! Je t’attends, mais fais vite!

L’employée, à la caisse sourit :

- Vous voulez que je vous l’emballe?

- Non, surtout pas!

- Je vais vous faire une poignée, pour ne pas que vous vous blessiez… sur les clous.

La fille veut amener la statue à l’arrière mais je la foudroie du regard :

- Laissez. Je vais le faire moi-même!

 

Je me penche vers la momie torturée et clouée qui me fixe de son regard déchirant. Je ne sais pourquoi mais je la comprends, cette victime. Je suis comme elle : mon âme ne m’appartient plus, cette chose horrible l’a volée. Je suis maintenant une écorce vide, un corps torturé par l’absence. Que s’est-il passé dans cette pièce là-bas? Qu’ont-ils fait à mon corps, à mon esprit? Je suis là, je vis, je respire, je parle, mais ce n’est pas moi. Je suis un automate. Si je détourne les yeux de cette chose, je ne peux plus penser par moi-même, je ne suis plus maître de moi. Nous sommes enchaînées par l’esprit, ligotées par ces fils de fer, fixées par ces clous rouillés… Je ne peux expliquer cela à Claude, ni à personne. Je dois sortir d’ici au plus vite, j’étouffe!

 

Nous sommes sur Sainte-Catherine. Notre trio fait tourner les têtes. Claude est devant, supportant les regards moqueurs ou incrédules ainsi que le poids de cette sculpture grotesque. Je suis derrière, les yeux rivés sur le visage déformé, les deux mains enfouies au cœur des pointes acérées. Du sang coule, goutte à goutte, sur le trottoir. La route est longue. Un désir m’obsède : laisser ce cauchemar au bord du chemin et courir à toutes jambes, loin d’ici. Mais je sais que c’est impossible…

 

*     *     *

         Le concert a commencé, en retard. Je chante, je ne sais quoi au juste. Je fais le travail mais je ne peux y mettre de l’âme, on me l’a dérobée. Je ne voulais pas me séparer de ma statue. Tout ce que j’ai obtenu après maintes discussions, crises et menaces, c’est qu’elle soit cachée derrière les paravents ajourés, d’où je peux voir son œil glauque fixé sur moi. Je la regarde intensément, inquiète dès que quelqu’un s’interpose entre nous. Les gens n ‘écoutent plus les chants, ne comprennent plus rien. Ils me dévisagent, embarrassés, troublés. Je suis épuisée, presque en transe.

 

         La dernière chanson commence à peine. J’éclate, je n’en peux plus d’être ainsi dépossédée de mon âme. Je saute en bas de la scène, ramasse à bras le corps cette statue qui me torture et sort en courant par la porte arrière. Les paroles du chant me poursuivent longtemps : «Je romprai vos chaînes, vous serez enfin libres…»

 

         Dans la ruelle, je prends instinctivement la direction de la boutique. Un miroir cassé, sur un tas d’ordures, me renvoie mon image, comme celle de quelqu’un d’autre, floue, tourmentée, désâmée… La statue est  lourde et me blesse profondément les mains et les côtes. Dans ma hâte, je n’ai pas pris mon manteau. J’ai froid à l’âme, non à mon corps. J’arrive enfin derrière la boutique. Un homme est assis et attise un feu dans un baril. Je m’approche. Le feu est bon sur mon visage. J’aperçois, près du mur, un alignement de statues semblables à la mienne. L’homme ne lève pas les yeux mais ne parle doucement :

 

- Nous vous attendions! Votre âme est pure, vous n’avez pas pu vous en passer longtemps…

- Alors rendez-la-moi! Vous n’avez pas le droit…

- Tu tu tu! Vous parlez trop! Attendez que je vous explique.

 

L’homme fixe maintenant son regard sombre et profond sur moi, ce qui vient chercher mes dernières défenses. Une lueur amusée danse un instant dans ses prunelles :

- Voilà qui est mieux! Vous avez été choisie parmi un grand nombre de vos semblables pour annoncer la venue de l’ange déchu. Nous avons besoin de vous pour préparer sa renaissance sur cette terre et pour initier l’apocalypse…

- Moi? Une croyante et pratiquante en plus? Je ne sais pas si c’est une farce, mais je n’ai aucune envie de vous aider dans vos plans diaboliques.

- Avez-vous vraiment le choix, madame?

Et ses yeux de braise fixent la statue que je tiens encore sous mon bras. Celle-ci devient soudain brûlante et très lourde, mais je la tiens solidement, par défi peut-être. Pourtant je me sens faiblir. Je la laisse glisser par terre et elle m’arrache la peau des cuisses au passage. Je tente un ultime essai :

 

- Je veux ravoir mon âme, s’il vous plaît. Je n’accepte pas de vous aider. Ce serait agir contre mes principes moraux et religieux, auxquels je crois fermement.

- Même si j’acceptais, il n’y aurait pas assez de bonnes âmes charitables sur cette rue pour permettre à la vôtre de réintégrer votre corps. La transmutation exige une dose d’amour difficile à trouver par ces temps malheureux. Vous êtes seule ici, à ce que je vois… Je regrette. Venez maintenant, nous avons perdu de précieuses minutes.

 

         Deux hommes capés de noir m’entourent aussitôt, m’obligeant à ramasser ma statue et à les suivre. Nous entrons dans l’immeuble et suivons des corridors sombres, éclairés ici et là, par des chandelles rouges. Nous nous retrouvons bientôt dans un atrium assez vaste, à ciel ouvert. Un grand foyer, placé en son centre, illumine de ses braises des visages sans âmes, nombreux, de toutes les races, jeunes et vieux, hommes et femmes. Chacun tient une statue, chacun a le même regard vide, désespéré. Soixante-six âmes fraîches attendent, impuissantes, l’heure du sacrifice.

 

         L’homme qui m’a parlé dehors s’avance. Il jette la première statue dans le feu. Voilà, impossible de reculer. La vie telle que je l’ai connue va se terminer dans une flambée infernale. Le mal va repousser le bien, très loin dans l’éternité, grâce à ces soixante-six âmes droites, grâce à moi, malgré moi…

 

         La statue hurle et se tord, léchée par les flammes. Deux langues de feu rouges s’élèvent au-dessus du brasier, tourbillonnent en une danse envoûtante et s’échappent. La première s’arrête plus haut et semble attendre. L’autre tourne autour du groupe en cherchant son objectif, puis fonce sur l’homme âgé qu’on soutient devant le foyer. La langue de feu pénètre l’homme en plein front, lui soutirant un long hurlement. Les yeux de l’homme se révulsent quelques secondes puis redeviennent normaux, à cela près, qu’un reflet diabolique habite maintenant son regard. Le maître de cérémonie agrippe solidement la main de l’homme et la dirige vers le feu. Les flammes s’écartent sans la brûler…

 

         Deux, puis trois autres statues flambent. Les langues de feu rouges se fusionnent en une nués incandescente, au-dessus du brasier. Mon tour approche. Je regarde autour de moi, affolée. Tout-à-coup, j’entends des voix, des cris et des bruits de lutte qui viennent de l’extérieur du cercle. On m’appelle. C’est Claude. Il m’a retrouvé, il est venu avec les autres membres du groupe et des gens qui assistaient au concert. Ils sont nombreux.

 

         C’est mon tour. Le maître de cérémonie me prend la statue des mains, mais je m’y accroche fermement, avec le reste de mes forces. Un cercle humain se forme autour de moi. Je sens des mains qui me touchent et me soutiennent, des regards qui me sourient et m’encouragent. Je laisse tomber ma statue. Une langue de feu, blanche celle-ci, s’échappe de la statue et pénètre mon corps. Une onde de chaleur m’envahie. Mes chaînes sont rompues, je suis enfin libre. J’ai retrouvé mon âme, fraîche et intouchée. Sans perdre une seconde, je reprends ma statue et la lance avec force dans le brasier. Elle explose, projetant des fragments dans toute la pièce. Des langues de feu blanches, les âmes libérées, jaillissent des statues et réintègrent le corps de leur propriétaire. La nuée rouge, au-dessus du foyer, flotte encore un instant puis disparaît, emportée par la nuit.

 

         Je plains de tout mon cœur les quatre victimes qui devront errer le restant de leur vie à la recherche de leur âme perdue. De mon côté, je vais attacher solidement la mienne, la choyer et la faire grandir, car on ne sait jamais, on peut toujours la perdre au coin d’une rue…