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 Le procès de l’hiver

 

 


Par Diane Bergeron

21 mars 2001


 

Le procès de l’hiver

 

         « Vous qui regardez la neige tomber, ne soyez pas blasés ni résignés. Que vous l’aimiez, que vous la détestiez, rendez-vous au Palais de Justice de Québec. Le procès de l’année y est présenté : l’hiver est au banc des accusés. Une compagnie américaine de ventilateurs vient d’inventer un système révolutionnaire pour vous délivrer de votre hiver et vous éviter à tout jamais de pelleter. Le brevet est en instance, les investisseurs sont intéressés. Votre avenir,  celui de vos enfants n’est plus, sur ce point, assuré. »

 

         Cette petite annonce placée à la une d’un quotidien respecté, suffit à combler la plus vaste salle d’audience en ce lundi matin de février. L’honorable juge Jean-Marie Tremblay, de Montréal, la grande cité, préside l’assemblée :

 

- D’après l’enquête préliminaire, l’hiver québécois est accusé de méfaits publics variés et d’avoir, en plus, récidivé. Le but de cette audition est de prouver, hors de tout doute raisonnable, la responsabilité de l’accusé. S’il est reconnu coupable, la sentence sera exemplaire et ne pourra en être appelée; ainsi la compagnie américaine sera autorisée à installer ses appareils qui réchaufferont le climat actuel de dix degrés, selon ce qui a été rapporté. « Entre nous, messieurs les avocats, vous êtes priés d’être brefs et concis, j’ai un avion à prendre vendredi ! »

 

         L’avocat de l’accusation, bien élevé, bronzé, en habit beige écrémé et souliers blancs lacés, se lance dans un discours agressif et coloré :

         - Votre Seigneurie, messieurs et mesdames du juré, vous êtes tous au courant des nombreux méfaits reprochés à l’accusé, pour en avoir entendu parler, pour en avoir été sa victime préférée. Je vous cite en quelques mots son C.V. : accidents routiers, artères embouteillées, cent fois remorqués, pieds gelés, goutte au nez, lunettes givrées, rendez-vous manqué, neige à pelleter, sel à déglacer, gamins à habiller/déshabiller, déprimé, engraissé, désespéré… L’hiver vous vole six mois, non les trois qui lui sont alloués. Mais il ne semble pas s’en contenter, il récidive chaque année, depuis que vous êtes nés, et jusqu’à ce que la terre daigne vous envelopper, sous six pieds de neige tassée. Vous ne pouvez le laisser continuer : réagissez ! Condamnez cet hiver abhorré !

 

         Satisfait de son plaidoyer, l’avocat basané retourne s’asseoir, non sans avoir posé son pied dans une flaque mouillée de neige oubliée.

 

         L’avocat de la défense, peu impressionné par ces vers longs de dix pieds, s’avance vers le juré :

- Vous devez pardonner ma tenue peu adaptée, je viens de passer une fin de semaine longtemps rêvée, j’en suis encore tout exalté. Je n’ai donc pas eu le temps de me préparer. Mais si vous permettez, je vais vous raconter ce qui m’a fait « planer » et vous verrez que cela a un rapport assuré avec l’accusé.

 

- Imaginez : vous êtes assis dans votre fauteuil au coin du feu allumé; vous sirotez votre vin préféré, un Chardonnay, votre compagne à vos côtés. Les enfants sont couchés. Demain sera cette journée anticipée toute l’année : vous allez skier sur les pentes enneigées, glisser, vous rouler dans cette blancheur veloutée. Il neige à petits flocons serrés dans ce crépuscule bleuté. Mais vous ne pouvez concevoir l’intense déception de vos enfants, lorsque demain, éveillés, le front appuyé sur la fenêtre mouillée, ils regarderont la pluie froide et grise mordre la neige punie et briser leurs rêves échafaudés.  Rien à faire d’autre, sinon s’en retourner, s’installer devant la télé, faire le deuil de vos désirs amputés et évoquer le merveilleux passé où l’hiver avait encore droit de cité…

 

*    *    *

 

        

Le juré a délibéré, le verdict est tombé. Le juge a conclu, soulagé. Lui aussi avait une rencontre prévue, avec femme et enfants, dans la blanche neige de son pays adoré.

 

 

Diane Bergeron